Pourquoi je suis allé en prison.
2° et 3° Entrée en Centrale !
Trois ou quatre ans plus tard je devais retourner dans cette prison
pour faire passer le B.E.P.C. J’enseignais à l’année dans un Collège ( où j’eus
deux élèves qui connurent une fois adultes, une certaine notoriété : un à
la Radio, l’autre au tennis puisqu’il fit même partie de l’équipe de France.).
Je fus désigné par l’Inspection Académique avec deux autres collègues pour
faire passer les épreuves. Je sentais chez eux une certaine appréhension,
surtout quand il fallut laisser nos cartes d’identité au bureau de l’entrée et
que nous dûmes suivre un gardien dans un dédale de portes fermées à doubles tours,
de couloirs, d’escaliers. On nous emmena dans une salle, leur salle de classe,
au premier étage : la fenêtre bien sûr était munie de gros barreaux. Il y
avait huit ou neuf tables avec leurs chaises. C’était là que l’enseignant
détaché de l’Education Nationale donnait ses cours. Deux fois ce poste fut mis
au mouvement mais je ne pus jamais l’obtenir car, vu son emploi du temps sur
mesure et le nombre d’heures de cours
bien moindres, était très demandé.
Le gardien nous laissa et
nous enferma en nous disant : »Voilà vous allez attendre, un collègue
va vous amener les cinq candidats. Je voyais que mes deux collègues n’étaient pas très à
l’aise ; je les rassurais en leur disant que ces gars faisaient preuve de
volonté et n’étaient pas si bêtes que cela puisqu’ils avaient quand même le
niveau du brevet. Et j’ajoutais surtout qu’il y aurait un gardien avec nous. Cela
sembla les tranquilliser. Un , était plutôt timide, l’autre était du genre
baba-cool !
Soudain nous entendîmes la porte s’ouvrir et les cinq gars entre
vingt et trente ans vinrent nous serrer la main. Je remarquais tout de suite
l’un d’entre eux, le plus grand et le plus costaud, avec l’accent marseillais,
qui avait l’air plus que roublard avec son sourire ironique. Ils s’assirent. Le
gardien avait refermé la porte et se tenait près d’elle : il nous dit que
le directeur allait nous apporter l’enveloppe cachetée avec les sujets. En
effet ce dernier arriva presque aussitôt. Le Directeur nous salua, donna
l’enveloppe au plus âgé, c’est-à-dire au timide et rappela certaines consignes
aux prisonniers. Puis il ressortit. Le gardien après avoir refermé la porte
s’adressa aux cinq hommes « Bon je compte sur vous pour montrer votre
envie de bien faire. N’oubliez pas que si vous réussissez votre brevet, vous
aurez une remise de peine de quelques mois. Et à notre grande surprise, pendant
que les cinq gars mettaient leurs noms et prénoms sur les feuilles avant de le
cacher avec le rabat collant, il vint vers nous en nous disant
doucement : « Voilà, je sors, je vais refermer, mais n’ayez
aucune crainte. Ce sont des gars qui savent se tenir. De toutes façons je serai
au bout du couloir. Si vous avez un problème vous avez à côté de la porte une
sonnette, et il sortit nous laissant enfermés dans la salle avec les détenus. Je vis mes deux collègues
devenir blancs, mais je dois avouer que moi-même je ne me sentais pas trop
tranquille. Les deux autres me demandèrent de dicter le texte
d’orthographe ; le timide se tenait en retrait et le baba-cool restait
derrière les cinq candidats. Je commençais à dicter le texte après l’avoir lu.
J’essayais de bien prononcer chaque mot pour les aider. A la fin je relus et
leur laissais cinq minutes pour se relire. A ce moment le malin demanda au
baba-cool : « Eh, ce mot je n’ai pas fait une faute ? ». et
ce qu’il ne fallait pas faire arriva. Le baba-cool tout penaud, lui dit aussitôt
en montrant avec le doigt : ” Oui ça s’écrit comme ça avec deux t et
tu as oublié le s à la fin.” Alors l’homme demanda plus fort « Et
vous allez l’air sympa, alors dites-moi toutes les fautes ! » Le
collègue s’exécuta je ne sais si c’est par peur ou parce qu’il s’en fichait.
Alors je vis avec un froid dans le dos les quatre autres se lever et nous dire
à nous autres deux : « Et c’est pas juste, si lui, on l’aide,
vous deux, venez nous dire les mots faux pour qu’on les corrige » Je vis
le timide presque trembler et hésiter à se diriger vers la sonnette et finalement aller aider
deux candidats. Je fus donc obligé d’aller aider les deux autres !
Puis ce fut la rédaction. Là, les cinq hommes nous laissèrent
tranquilles. Entendant parler et rire à l’extérieur, je regardais par la
fenêtre et fus très surpris de voir dans la cour des prisonniers jouer à la
pétanque avec de véritables boules, les deux gardiens étant appuyés contre des
platanes ! C’était le moment de la pause, car la plupart travaillaient
dans une sorte de grand atelier à faire des cagettes de bois pour les
maraîchers et jardiniers du coin.
A midi nous ressortîmes et allâmes manger dans un petit
restaurant, le repas nous étant remboursé. Bien sûr on fit des reproches au
baba-cool. » Allez ne vous en faites pas. Il faut être sympa. Vous avez
entendu, s’ils sont reçus, ils passeront quelques mois de moins en prison. Il
faut être amicaux et ne pas prendre de risques et après tout, demain, on ne les
reverra plus ! » Je regardais le troisième collègue qui avait l’air
aussi déconcerté que moi. Que répondre à ce baba-cool aussi peu
responsable ?
L’après-midi, ce furent les épreuves de maths et d’histoire-géo. Mais le gardien était nouveau ; de plus je le connaissais. Il resta dans la pièce et bizarrement tout se passa calmement !
Barreaux noirs, ciel d’orage et la vie derrière. qui continue. Liberté je t’ai fourré sans que tu le veuilles, Maintenant tu me le fais payer !. Me pardonneras-tu un jour si je viens te retrouver?.(tirés de poèmes de détenus)
La troisième fois que je me rendis dans cette prison, ce fut
invité en tant que président d’un club littéraire et artistique, par le
Directeur, l’animateur et l’assistante sociale de la Centrale, au vernissage
d’une exposition d’œuvres faites par des prisonniers : peintures,
collages, modelages, sculptures même.
Là dans la grande salle il y avait les prisonniers-artistes,
quatre gardiens, le Directeur, une assistante sociale et un animateur et bien sûr
les invités ; un représentant de la ville, des représentants
d’associations< ; les prisonniers étaient pour la plupart aux anges car
ils pouvaient discuter avec des étrangers. Je fus intrigué par quatre peintures
un peu naïves ; elles représentaient une femme devant une maison pimpante,
puis assise sur un lit, ensuite devant une voiture et enfin tenant par le cou
un homme. Ce qui me surprit c’est que l’auteur de ces toiles avait au lieu de
dessiner et peindre le visage, collé la tête d’une femme blonde, mannequin,
découpé dans un catalogue de vente par correspondance. Je m’aperçus que
l’auteur était à côté de moi et me regardait d’une manière étrange, avec un
sourire bizarre. Pour essayer de m’intéresser à lui, je lui
demandais : ” C’est vous qui avez peint ces tableaux ?” Ma
question sembla ouvrir la vanne de la parole ! « Ah oui c’est
moi. Ca vous plait ? Vous voyez j’ai représenté ma femme qui me manque énormément.
Ah si vous savez c’est dur d’être ici. Il me tarde de la retrouver et de la
serrer dans ses bras. Je lui écris une lettre ou poème chaque jour ».
« Ah oui je vous comprends » lui répondis-je et me sentant gêné par
son regard surprenant, j’essayais de m’intéresser à un autre tableau. Aussitôt
je l’entendis raconter son histoire à un couple de visiteurs. Au fond de moi
j’éprouvais presque de la pitié pour cet homme qui semblait si amoureux de son
épouse et si malheureux d’en être séparé. Puis je me mis à discuter avec un
gardien dont j’avais eu la fille en classe. Il me dit « Ah je vous ai vu
vous parler avec « Jojo ». Il a du vous parler de sa chère et
amoureuse épouse qui l’attend impatiemment ? »
-Oui en effet.
- Et bien vous savez pourquoi il est ici ?
-Non.
-Et bien tout simplement parce qu’il l’a tuée de plusieurs coups
de couteau il y a trois ans ! Et croyez mois il n’est pas prêt de
ressortir. Evidemment je fus plus que surpris pour ne pas dire stupéfait !
Il m’avait bien eu. J’en conclus qu’il relevait comme beaucoup plus de la
psychiatrie.
Poussé par la curiosité, je lui expliquais que quelques années avant
j’étais venu aider un nommé Sergueï pour la rédaction d’une revue de prose et
de poésie.
-Ah le prisonnier modèle, le moteur de toute action culturelle et
sportive ?
- Oui et Armand qui m’avait fait venir n’a jamais voulu me dire
pourquoi il était condamné à perpétuité. Est-ce que vous pouvez vous me
l’expliquer ?
-Pas de problème, tout le monde le savait, mais les visiteurs de
prison sont tenus au secret professionnel. Ah Serguei, c’était un gars bien
mais une victime de son caractère impulsif, de son amour pour sa femme. Il
était ingénieur. Un jour malade, il est rentré plus tôt que prévu chez lui; et hélas, il a
trouvé sa chère épouse en compagnie d’un homme dans le plus simple
appareil !. Sa jalousie profonde aidant, il est devenu subitement comme
fou. Le gars a réussi à se sauver ; sa femme pour son malheur s’était
réfugiée dans la cuisine en lui demandant pardon. Pris par son délire, devenu
sadique, il a pris dans un râtelier un grand couteau, a lardé sa femmes de
coups violents puis continuant dans la spirale de sa folie passagère, il l’a
coupée en plusieurs morceaux. Puis il s’est calmé et a appelé la police. Jugé
aux assises, la démence passagère n’a pas été retenue et il a écopé de la
perpétuité, échappant peut-être à la peine de mort (qui n’avait pas été encore
abolie). Vous savez la plupart des détenus qui sont ici le sont pour des
affaire graves : meurtres, braquages, etc..
Je réalisais soudain que j’avais passé des heures, seul, avec cet homme qui m’avait paru pourtant si équilibré, si intelligent, si urbain ; un homme a souvent des parts d’ombres bien difficiles à même imaginer ! Un autre gardien vint le chercher et je ne pus pas lui demander ce qu’était devenu ce Sergueï.

Je revis un jour Armand et
lui en parlais : « Qui te l’a dit ?
-Un gardien.
-Et bien il n’est pas malin. Mais avec Serguei, tu ne risquais
rien ; sinon je ne t’aurais pas laissé seul avec lui ; il n’aurait
pas fait de mal à une mouche. Ses seuls défauts : être amoureux fou de sa
femme en qui il avait toute confiance, être jaloux et colérique ! A part
cela, c’était un type bien, serviable. Tous les autres prisonniers le
respectaient.”
Je fus surpris par le ton
calme qu’avait pris Armand pour me raconter cela.


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