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Un BLOG Internaute
du Journal SUD OUEST

Des Mots et des Maux
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Le Filou de Philo! (1)

Ma Prof de Philo ou Nostalgie de cette adolescence perdue..

J’ai regardé mon carnet des années de lycée et j’ai retrouvé ces souvenirs lointains et émouvants, avec parfois leur innocence, leur sincérité, leur besoin d’absolu, leur côté provocateur..

Ah qu’il était bon ce temps révolu de l’adolescence ! Nostalgie de cette année de Philo ! Car nous avons eu la chance d’avoir une prof de philo qui fut le révélateur, l’éveilleur, le stimulateur, de nos esprits en voie d’éveil ! Nous attendions avec délectation, avec plaisir mais aussi avec excitation cette passionara de la cause marxiste. Il est vrai que son personnage était complexe : donc marxiste mais aussi catholique pratiquante dans le secret, et pied-noir. Téchiné s’en est inspiré dans « les Roseaux sauvages » : il a simplement changé son nom en prenant celui d’un Prof d’Anglais de l’époque et l’a transformée en Prof de Lettres. Comme elle était ouverte, mais ancrée dans ses convictions, ses cours donnaient lieu à des séquences hyper vivantes où elle essayait de nous convaincre à ses idées plus que de nous embrigader ce qui était honorable, et nous adolescents, méfiants, rétifs, nous la combattions ardemment, réfutions ses arguments tout en la respectant. Jamais nous ne lui avons semé la zizanie dans sa classe. Pourtant c’était l’époque où les enseignants avaient intérêt à être bons profs et surtout devaient être sévères et avoir le sens de l’autorité, sinon, les pauvres pouvaient avoir des chahuts monstres dans leurs classes. Ainsi, un prof de Français a fini, à l’asile. Nous étions sans pitié pour les enseignants trop mous ou trop laxistes ou tout simplement sans passion pour leur métier et donc pas faits pour l’enseignement. Un de nos profs de maths en seconde, timide à l’excès, n’arrivait même pas à faire cours. L’année suivante il a abandonné l’enseignement et a paraît-il fait une grande carrière dans la recherche.

Dans notre classe il y avait vraiment le contraire de notre prof : un copain, Louis que je trouvais intelligent, d’une culture assez grande car il lisait énormément), à l’humour décapant ( c’était lui qui avait surnommé notre prof, Mme Kato, du surnom du 1° grand amour de Staline –Akatérina, et parce qu’elle était catholique. Il l’appelait aussi parfois Nada, contraction du prénom de la 2° femme de Staline, Nadejma, et Nada veut dire en espagnol : rien !) un peu facho( certains l’avaient méchamment surnommé Adolf, mais il s’en fichait et il répondait toujours « N’ayez aucune crainte « Je n’ai jamais été national-socialiste-ouvrier ! ») !) En fait personne ne savait que Louis était un chat écorché pour des raisons familiales ; il ne parlait presque à personne ou alors était cassant, cinglant dans ses réponses. Il ne parlait vraiment qu’à moi ; je l’écoutais sans vraiment lui répondre mais je l’écoutais car je ne le jugeais pas, devinant que son attitude envers les autres et ses idées excessives était dues sans doute à un problème survenu dans son enfance.. Moi-même, quand j’étais seul avec lui, je craignais plus ou moins ses réactions parfois emportées ! Nous habitions à peu près dans le même coin. Nous rentrions ensemble en vélo ( à l’époque nous n’avions pas de scooter et n’étions pas “gatés-pourris”) et nous nous séparions à une barrière de chemin de fer. Moi je continuais puis tournais à gauche. Lui, passait la barrière, traversait une nationale et arrivait chez lui. Souvent, avant de se quitter nous nous arrêtions, et il parlait encore. Un jour, il appuya son vieux vélo contre la barrière et s’assit sur le petit muret de la maison du garde ; il parla, parla et soudain sortit son secret de famille, sur son Père. J’en restais bouche bée et ne sus quoi lui répondre. Mais il avait réussi à l’évacuer ce venin qui devait lui faire mal depuis si longtemps. Désormais je le regardais sous un autre jour et bien qu’adolescent, comprenais son mal être, son mauvais caractère. Nous n’avons plus reparlé de celà, mais il semblait mieux avec moi, avec un peu plus le sourire. Un jour en cours, il se mit à interpeller assez vigoureusement notre prof : « Bon que vous soyez marxiste, c’est votre problème, si vous êtes aveugle, je veux bien vous plaindre. Mais regardez le temps si court que nous avons passé sur Bergson, Kant, Spinoza, Claude Bernard, Descartes, Nietzsche et je reconnais que vos cours sont excellents, mais ça fait 4 semaines que vous nous bassinez avec Marx alors que dans notre bouquin, il occupe moins de place que chacun des autres. Si c’était encore Groucho , il nous ferait rire ! » La classe se mit à rire (nous avions entendu parler des Marx Brothers mais nous ne les connaissions pas très bien.) et comme revenue à la réalité, elle nous surprit en déclarant : »Vous avez peut-être raison. ». Moi j’ajoutais:” Je ne suis souvent pas d’accord avec Louis, mais là, il a raison sur votre gavage de Marx, peut-être important par son approche sur l’économie” mais pourquoi vous n’avez pratiquement pas parlé de Camus, un Pied-Noir comme vous. Mais c’est vrai que sa conception de l’indépendance de l’Algérie était tout autre et qu’il pensait aussi aux pieds-noirs.” Elle ne répondit pas. Mais ce qui était bien c’est qu’elle acceptait que nous donnions notre avis et que nous la contestions mais, elle essayait toujours de justifier ses arguments. Au retour du Lycée, je lui demandais qui était ce Groucho Marx, il m’en parla davantage. A l’époque, certains d’entre nous, nous possédions un carnet sur lequel on notait des phrases lues dans des livres de gens connus. Il me montra le sien et il avait des pensées de Groucho qu’il avait sorties je ne sais d’où..

Mme Kato avait un fond gentil et nous l’aimions. Aussi ses cours étaient de vrais cours vivants, pleins de sel. C’est sans doute elle, qui m’a fait aimer les débats, l’argumentation, la recherche, l’honnêteté intellectuelle, la franchise et surtout qui m’a entraîné dans la découverte des grands philosophes. Et résultat incroyable, j’étais 1e ! Au Bac d’ailleurs où il fallait d’abord être reçu à l’écrit, où nous avions toutes les matières, je n’eus que 15 en dissertation. Ensuite une fois reçu, nous pouvions passer l’oral avec histoire, géo, langues français et bien su philo. Je tombais sur la question suivante on ne peut plus courte « Pour ou contre l’existence de Dieu : je ressortis tout au prof, plutôt jeune, de Spinoza à Descartes en passant par Voltaire, Pascal et à ma grande surprise, j’eus 18 ! Pourtant je fus collé malgré le nombre de points nécessaires pour être reçu et avec une mention A -B à la clef. Les temps ont bien changé ! Mais je vous expliquerai pourquoi et les conséquences importantes que cela eu sur ma vie dans un prochain article !

Mais revenons à notre chère Mme Kato ! C’’était surtout pendant les deux heures qu’elle nous octroyait le Samedi sur des sujets libres sur la société que c’était le plus chaud.

Un jour, elle démolissait les pieds noirs et prenait la défense des pauvres musulmans colonisés. Premier incident, Louis qui lisait énormément lui lança : « Et les pauvres millions de musulmans qui tremblent sous la botte communiste(Ouzbeks,Tatars, Azéris, Tadjiks, Tchétchènes, et autres) vous ne les défendez pas : il est vrai que leur sous-sol est riche, ceci expliquant cela ! ». Elle blêmit un peu mais continua sans lui répondre à nous parler de la cause juste du peuple arabe qui était civilisé et allait reconstruire un grand pays. Soudain une fille, assez réservée d’habitude et que donc nous connaissions peu, si ce n’est qu’elle venait d’Algérie, se mit à hurler « Vous êtes une femme horrible. Des gens civilisés, mais vous plaisantez » et elle éclata en sanglots et manqua s’évanouir. La prof la fit amener à l’infirmerie, en pleine crise nerveuse, par une copine. Notre prof sentait que la fille avait été profondément choquée. Elle demanda timidement « Savez vous quelle est la cause de son malaise ? » Alors une fille qui était aussi Pied-Noir et amie de l’autre se leva et annonça d’une voix monocorde à la prof qui ne savait plus où se mettre : « Vous qui êtes aussi de là-bas, vous avez du entendre parler du massacre S….., en Algérie, à la fin des années 50, massacre de plusieurs habitants français de fermes isolées. Et bien elle, a eu son Père égorgé et émasculé, sa mère enceinte égorgée avec le fœtus que les terroristes barbares avaient sorti de son ventre et placé sur sa figure, et son petit frère et sa petite sœur égorgés eux aussi. Elle, en a réchappé car malade, elle se trouvait chez son oncle et sa tante. Alors vous savez, vous auriez du mieux vous renseigner sur l’origine de vos élèves avant de parler ainsi. » Cette déclaration jeta plus qu’un froid dans la classe. La prof alla s’asseoir et nous demanda de terminer si on le voulait le travail qu’on avait à faire pour le lundi, sur « Les méditations métaphysiques de Descartes ».

Un autre Samedi elle avait décidé de nous parler du racisme et commença à interroger chaque élève pour savoir s’il se croyait raciste ou non. Et hélas pour elle, les réponses étaient plutôt positives. Elle demanda sans grande illusion à, Louis ce qu’il en pensait (Louis d’ailleurs a travaillé plus tard en Afrique et après des ennuis est revenu se suicider ici 15 ou 18 ans après : quand j’ai appris sa mort, j’ai pensé à Groucho Marx et en cherchant dans des bouquins j’ai retrouvé les phrases suivantes de Groucho qui résonnèrent étrangement dans ma tête et me fit venir les larmes aux yeux : « Je suis devenu vieux très jeune ». Ou « Je suis parti de rien pour arriver à nulle part ». ou encore : « Ma mère adorait les enfants : elle aurait donné n’importe quoi pour que j’en sois un !). »

« Je ne comprends pas pourquoi vous me posez cette question ; c’est pour m’énerver ou pour vous énerver. Moi si je vois un gars de couleur je change de rue ! »

Elle eut une sorte de haut le corps et vint alors vers moi. J’eus juste le temps de planquer mon vocabulaire d’anglais car je révisais l’interro écrite que nous avions après le cours de philo avec un prof pas tendre du tout qui collait tous ceux qui n’avaient pas la moyenne « Alors vous que pensez vous des réactions de vos camarades ? »

Cette question aussi bizarre me fit sursauter. « Mais Madame, vous êtes professeur de philosophie et vous osez comparer les êtres à des produits ou des objets à vendre en y collant des étiquettes. Je vous trouve bien peu respectueuse de l’être humain. Chacun est le produit de sa filiation, de son éducation réussie ou non, de ses études, de ses rencontres, de ses maladies ou souffrances physiques, et même si vous pouviez tout savoir sur lui, ce qui me semble impossible, car lui-même ne sait pas tout sur son moi profond ou ne comprend pas le pourquoi de ses réactions (Je pensais bien sûr à Louis qui me regardait en souriant.) Alors s’il vous plait, ayez la décence de nous respecter tels que nous sommes, produit d’une enfance peut être ratée, et ne nous collez pas comme cela des étiquettes qui semblent pour vous définitives comme si nous étions déjà construits. Nous avons bien vu en philo que nous sommes des êtres en constante évolution. Les expériences de la vie ça nous modèle je pense.. Chacun peut évoluer dans un sens ou dans l’autre. Pour répondre à votre question, je pense qu’il y a des degrés dans le racisme : au plus terrible, il y a quelqu’un qui changera de trottoir parce qu’il voit quelqu’un de différent, je dis bien de différent. Car le racisme ne s’applique pas qu’à un rejet de race : le racisme, c’est la peur de l’autre parce qu’il est différent et comme on ne comprend pas, on a peur et on le repousse. Il y a du racisme vis-à-vis des femmes, vis-à-vis des homo sexuels,vis-à-vis des jeunes, vis-à-vis des vieux, vis-à-vis des mendiants, vis à vis des handicapés physiques ou mentaux, vis à vis des intellectuels ou au contraire des gens un peu frustres.,. Il y tellement de racismes. Moi je combats cela en expliquant aux pauvres qui n’ont rien compris§ Suis-je raciste ? Peut-être car je vous avouerai, que je ne pourrai me marier avec une femme noire mais mon racisme est bien modeste puis que je me marierai bien ou pourrais tomber amoureux d’une vietnamienne, d’une libanaise, d’une marocaine. Et puis qui me dit que peut-être en fac je rencontrerai une Africaine ou une Antillaise et tomberai fou d’elle ou du moins en serai très proche. (Ce qui fut le cas bien plus tard avec une jolie fille des Marquises, divorcée ; Manéa : cf mes poèmes « femme d’outre lieu » dans la page « En vers et contre moi » ) Nous sommes des êtres changeants et non figés ! » Tout le monde se mit à rire. Les plus bêtes me charrièrent sur mes amours futurs possibles. L’un se crut malin en un me glissant « Si ton africaine future te trompe, tu te mets à broyer du noir je suppose ». Je haussais les épaules.

La prof me regarda et me déclara » Vous avez raison sur certaines choses, mais je crois que vous êtes un petit malin ou même un petit filou et que vous argumentez pour cacher votre moi profond ! ».

« Mais Madame, vous êtes libre de comprendre ou de ne pas vouloir comprendre ce que je viens de dire ; et vous vous pensez ce que vous voulez de moi. Mais si vous me rencontrez dans dix ans, vous verrez que déjà j’aurai changé ! Enfin pour le moment je suis donc le Filou de Philo ! » Bien sûr les autres s’esclaffèrent.

Alors chose encore plus stupéfiante, elle alla vers le seul noir de la classe, Alfred, mon Ami Ivoirien. Et vous «Défendez vous ! » Je n’avais jamais entendu phrase aussi étonnante et aussi ridicule. Alfred qui avait beaucoup d’humour répondit en accentuant son accent « Oh vous savez Madame, je suis déjà un Baoulé de Bouaké et je ne peux pas voir les Bambaras de mon Pays . Mon 2° prénom est Yaho, car je suis né un Vendredi ! ..Alors les Blancs ! » Il éclata de rire et lui lança « Oh oui, Madame, je suis encore plus raciste qu’eux ! ». C’était presque la fin de nos deux heures. Je vis des larmes dans ses yeux. Elle se dirigea vers son bureau mit son cahier dans sa serviette, la referma Nous la regardions interloqués et certains comme moi avions envie de lui dire des paroles de réconfort mais la tension étant tellement grande fit que nous restâmes silencieux : sans un mot elle sortit en nous laissant seuls. Nous nous regardions comme fautifs, assis, jusqu’à ce que la sonnette retentisse.

L’après-midi, Alfred m’avait invité à prendre un café dans la grande maison qu’il louait près du jardin publique : il y habitait avec trois autres Ivoiriens. Demi-pensionnaires, une mamie-voisine leur apportait, un soir sur deux, de la soupe ou des tartes. Alfred me considérait comme son meilleur ami et sachant que j’écrivais des poèmes, il osait me montrer les siens. Même ses compatriotes ne savaient pas qu’il écrivait ! Je lui demandais alors : « Pourquoi as-tu répondu comme cela ce matin à la Prof, ». « Non mais je crois que c’est elle la raciste. Tu te rends compte, moi je me faisais tout petit sur ce sujet étant le seul noir de la classe, et subitement elle s’adresse à moi, me mettant sur la sellette en me demandant de me défendre comme si j’étais un persécuté : j’aime bien certains d’entre vous et elle a l’air d’en accuser certains par une sorte de ce que j’appellerai du racisme à rebours. J’ai eu terriblement honte et j’ai réagi ainsi, mais je le regrette. Par contre je trouve que tu lui as très bien répondu ! « Il éclata de rire et me charria en me disant « Tu sais j’ai une cousine adorable : elle va bientôt venir. Je te la présenterai » ! Plus tard, il m’appelait devant les copains qui ne comprenaient rien : « Eh cousin ! ». Alors nous nous regardions et éclations de rire !

Le temps est passé. Je n’ai jamais revu Alfred : je sais seulement qu’il a été secrétaire d’Etat ou Ministre en Côte d’Ivoire à un certain moment du temps d’Houphouët-Boigny.

Quant aux autres copains de classe certains ont déjà disparu. Les filles nous ne les fréquentions pas. Nos petites amies étaient de l’extérieur ! Je n’en revois qu’une ancienne copine, parfois : elle est prof d’histoire et géo.

27 novembre 2007 - Aucun commentaire
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