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-Pour en revenir à votre enfance,
pensez-vous que le manque de votre Père géniteur vous a manqué ?
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Peut-être, mais le fait que ma Mère vive avec
un homme et porte un autre nom m’a sans doute
valu quelques ironies de certains camarades mais tout cela c’est flou
aujourd’hui. Mais peut-être qu’à ce moment là, c’est à cause de cette situation
que je suis devenu chahuteur, mais bosseur, rêveur, angoissé, sensible,
superstitieux. Tout le monde a ses bleus à l’âme. Mais enfin je préfère ne pas
faire de psychologie à un sou.
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-C’est pour ça que vous n’avez pas
gardé son nom ?
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Alors là, Bécaud éclata de
rire : » Est-ce que tu connais l’anglais ?
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Oui un peu.
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Un peu ! Ca se voit !
Silly en anglais ça veut dire idiot. Tu me vois chanter en Angleterre ou dans
les pays francophones ! Tiens voilà l’Idiot ! Voila pourquoi tout
simplement pourquoi j’ai changé de nom., car j’ai aimé mon Père. La preuve ce
soir j’ai chanté ma nouvelle chanson « Silly symphonie ! »
J’aime bien essayer en tournée de nouvelles chansons pour voir les réactions du
public et puis il faut bien que je me renouvelle, mais tu vois le public
réclame toujours les anciennes. Ce soir, qui plus est j’ai chanté aussi «
La Cavale », pour la première fois
et je ne me souvenais plus des paroles. J’ai du m’y reprendre à deux
fois. Le public ne m’a pas raté, mais je préfère qu’il soit honnête. L’ami, le
vrai doit vous dire s’il y a quelque chose qui ne va pas chez toi. Mas revenons
à mon enfance ! De toutes façons j’étais petit, ensuite je me suis habitué
à cette nouvelle situation. A la maison il y avait un couple : ma Mère et
un père de substitution qui m’aimait. Je ne me posais pas de questions, je ne
jugeais pas. Plus tard, devenu adulte j’ai compris pourquoi un homme pouvait
partir : par mésentente, par désamour, par besoin de liberté, par manque de
courage, pour avoir rencontré un nouvel amour. Tu sais quand tu es pris par ce
virus, tu ne peux plus lutter ; tu oublies tout, même ceux qui
t’entourent !
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Oui souvent les gens sont malheureux car ils
n’osent pas vivre jusqu’au bout les rêves qu’ils ont.
-
Dis donc, mais j’aime bien ta
phrase ! Tu as raison. Tu sais j’ai continué à aimer ces deux Pères :
Albert et Louis ; d’ailleurs ils sont morts tous les deux la même année
fin 58 à deux semaines d’intervalle. C’est bizarre quand même. J’ai eu un
double chagrin.
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Votre Père s’appelait Albert !
Encore une chose étrange qui nous rapproche : mon Père s’appelle aussi Albert.
-
Je t’ai dit, Toi et Moi, nous sommes
presque frères ! Il éclata de rire et avala une gorgée de vin.
Je lui raconte comment j’ai connu ses premières chansons, alors que j’étais
gamin, car ma sœur plus âgée que moi était une de ses fans. « Je me
souviens notamment de « Mes mains »
et de « C’était mon copain ». Mais je connais par cœur et
chante toutes vos chansons. J’aime bien « Marie » mais en fait je pourrais
toutes les citer car je les aime toutes. Certaines m’amènent des larmes aux
yeux car elles sont comme les fameuses madeleines et me rappellent des
souvenirs ; ainsi « Je reviens te chercher » qui me rappelle
une certaine Frédérique, Dieppe à Noël 68, noyé dans la brume. Ca fait presque un
an ; elle est repartie rejoindre son mari sur un autre continent. Et puis
il y a « Pauvre pêcheur » que
j’adore ou « C’était moi », chansons que j’ai plusieurs fois chantées
devant des amis ou en famille ou dans les soirées
« Chansons-Poésies » que j’organisais.
-Mais dis donc tu vas me raconter
ton histoire, une femme mariée !
Je lui expliquais en quelques
phrases cette histoire qui durait depuis six ans, d’avant qu’elle ait pris un
mari !
-Tu vois, pour moi tu étais un
inconnu, anonyme, lisse. Et soudain en discutant avec toi, je vois que tu as
une vie, tes coups de cœur, tes peines ; tu existes quoi. Nous nous
ressemblons ! Je vois que malgré ma notoriété je suis un homme parmi
d’autres et c’est bon de se retrouver au milieu des siens pour ne pas prendre
la grosse tête ! C’est pour cela que j’aime bien rencontrer des gens
sortis de l’ombre et peu à peu les découvrir. C’est comme une chanson qui
débute par quelques notes venues au hasard. Peu à peu on se familiarise avec
elles, on les enrichit et ça devient quelque chose qui existe ; une
chanson ! D’ailleurs une chanson c’est quoi un des nombreux reflets de la
vie !
Mais
revenons à tes chansons préférées ; ce que tu me dis là me fait plaisir.
« Mes mains », c’était mon premier disque en 53, avec des textes de
Louis Amade. C’est cette année là que Bruno Coquatrix me fit passer en vedette américaine
à l’Olympia avec Lucienne Delyle et Aimé
Barelli ! Pauvre pêcheur » je l’aime bien aussi, c’est un texte de
Vidalin « Je reviens te chercher »,
oui, est sorti courant 67 : un
texte de Delanoé.
Pour
rejoindre ce que tu dis, j’ai souvent pensé à ça : des gens qui se sont
rencontrés, aimés peut-être quittés sur mes chansons, c’est pour moi une sorte
de pouvoir mais aussi de responsabilité.
- Oui c’est
Platon qui a dit « La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à nos
pensées ! »
-Alors là je
trouve ça génial. Note moi ça sur un bout de papier s’il te plait ! Tu
noteras aussi l’autre sur les gens malheureux de ne pas être allés au bout de
leurs rêves.
Il me
regarde écrire les deux phrases sur un morceau de feuille arrachée et l’empoche
quand je lui donne après y avoir jeté un coup d’œil et ne peut s’empêcher de
s’écrier « Dis donc je croyais avoir une vilaine écriture, mais tu me
bats ! »
Je lui
raconte bien sûr le pourquoi du fait que petit, étant malade je n’ai pas fait
de C.P et ai appris à lire et à écrire avec ma Mère !
- Alors là
je te tire mon chapeau ! Quel courage, quelle opiniâtreté ! Tu es
bien un scorpion ! Se battre jusqu’à n’en plus pouvoir ! Mais Toi, qu’est-ce que tu aimes comme
musique ?
-Je suis
très éclectique mais j’aime la bonne : en classique Mozart, Chopin,
Brahms, Saty, la musique baroque, la musique espagnole avec Albeniz, de Falla .
J’aime le jazz et les chanteuses noires ou non comme Ella Fitzerald, Nina
Simone, Sara Vaughn, Billy Holiday, Mahalia Jackson, ; j’adore les pures
du Rock comme Bill Haley, Little Richard, Eddie Cochran,Jerry Lee Lewwis, Elvis
Presley. J’aime aussi la musique gitane, la musique brésilienne que j’ai
découverte avec un film qui m’avait fasciné : « Orféo
Negro » et la musique cubaine : j’aime bien son peuple, sa musique
mais pas son dictateur de chef !
-Ouueh !
Je crois bien qu’on se ressemble drôlement. Oueh, je le redis, nous sommes bien
scorpions tous les deux. Et puis tu m’as dit ton nom, c’est presque le
mien !
Et les écrivains
ou tes lectures ?
-Oh là j’en
aime beaucoup ! Pèle mêle : « L’Iliade et l’Odyssée », Camus ,
Gide, Chateaubriand, Mauriac, Maupassant, Stendhal, Montaigne, et les
deux « aviateurs-écrivains », Saint-Exupéry, Romain Gary. Et les
écrivains ou poètes du voyage : Valéry Larbaud ; Victor Ségalen. Et
forcément beaucoup de poètes français (les plus connus de Villon à Rimbaud) et
les contemporains, notamment Saint-John Perse ; mais aussi grâce à mes
études hispaniques : Alberti, Lorca , Machado, Unamuno,J-R Jimenez,
P.Salinas, R .Dario ou los Américanos, Octavio Paz, Neruda ou
Alphonsina Storni
-Là encore
nous avons les mêmes goûts ! Le « Petit Prince », j’ai du le
lire dix, vingt fois ! La Poésie je connais bien sûr les grands français.
Mais tu as l’air d’aimer Romain Gary ?
-Oui je l’ai
découvert avec « L »Education européenne » : ça m’avait
emballé. Puis j’ai lu « La promesse de l’aube » et plein d’autres.
Mais j’aime bien aussi le personnage au caractère extraordinaire. Et puis je
pense bien sûr à Jean Seberg ! Et je viens de voir le superbe film qu’il a
réalisé : » Les oiseaux vont mourir au Pérou » On y
retrouve sa fascination pour la mort, son attirance pour les femmes sortant de
l’ordinaire et ces rivalités dangereuses entre les hommes avec leurs instincts
de guerriers !!
Mais revenons à mes questions ; vous
rencontrez des gens célèbres je suppose.
- Oueh, mais
c’est normal. Je connais bien le Président Pompidou et d’autres.
-Et toi
as-tu rencontré quelqu’un de connu ? A part moi bien sûr ! Et il
éclate de rire. Je plaisante. Je lui raconte l’histoire de ma collection
d’autographes et de tous les gens rencontrés. Même De Gaulle.
- Ca va j’ai
compris ! Tu vas me parler de ma chanson de 65, où je
l’évoque « Tu le regretteras » !
-
Non, on en a trop parlé ! Est-ce
que vous aimez les honneurs ?
-
-Et bien oui. Je n’ai pas honte de
le dire Pour moi c’est un baume qui guérit des efforts que l’on a faits, c’est
une reconnaissance de notre travail,
c’est un merci du public. Des applaudissements d’une salle debout, c’est merveilleux.
Ca devient une drogue. Nous autres artistes, nous en avons besoin et moi encore plus.
-
Et si on vous proposait la légion
d’honneur ou tout autre décoration importante, est-ce que vous
l’accepteriez ?
-
La légion d’honneur ? Non mais tu
rigoles ! Bien sûr que je la prendrai ! Ce serait pour moi un plaisir
énorme, un pied de nez incroyable, une revanche sur mes années d’enfant
sauvage ! Quand j’y pense, moi le petit garçon brun des rues de Nice
à qui les autres prédisaient un avenir horrible, j’aurais la légion d’honneur ! J’en serais plus
que fier ! Je t’ai dit je suis un gamin ! Mes chansons traduites en
anglais et chantées par les plus grands interprètes, ça aussi c’est
extraordinaire ! J’ai aussi obtenu des « Grands prix du disque ».
-
Je le regardais : c’est vrai
qu’il ressemblait à un enfant émerveillé par des rêves secrets !
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